Par | Mylène Croteau
Avoir une haleine de cheval, barbare, bélître, boloss, bouffon, butor, cabochon, connard, crétin, enfoiré, fagoté comme l’as de pique, face de singe, faraud, fardoche, fesse-mathieu, flic, ond de benne, fou, foutriquet, fripon, fumier, habillé comme la chienne à Jacques, imbécile, malappris, malotru, mufle, ordure, pauvre type, pourriture, pourceau, plouc, race à potence, rageux, raclure de bidet, reliquat de fistule gangrénée, repousser du terroir, sac à vin, sagouin, sale con, taré, tête de pipe, traître, tocard, trou-du-cul, vaurien ou vilain. Et j’en passe. L’énumération pourrait être longue et le travail de recenser toutes les insultes de la langue française, serait une odyssée langagière pénible!
L’insulte, quand on y pense, est devenue banale, devenue virale avec les réseaux sociaux où les coups pleuvent avec bassesse. Et il me semble, davantage dans le monde de la politique. Si l’anonymat et la viralité constituent un phénomène nouveau, l’insulte, elle, ne date pas d’hier. Cette arme symbolique est en effet attestée dès l’Antiquité et a toujours eu le même but : rabaisser et exclure.
Antiquité : l’insulte, un crime puni par la loi dans la Rome antique
Si on vous traite de fumier à Rome, vous avez raison de mal le prendre… Mais dans l’Antiquité, l’injure est bien plus qu’une attaque personnelle, c’est aussi un outrage contre les fondations de la communauté : les dieux, les rites, la loi et la dignité publique. Dans les tablettes mésopotamiennes, on lit déjà “tête de chien” ou “fils d’âne”, qui rabaissent l’homme au rang d’animal et remettent en cause sa virilité. En Grèce, “barbare” désigne l’étranger jugé inculte, incapable de parler le grec.
“L’insulte est une frontière verbale : elle trace la ligne entre le dedans et le dehors, entre le citoyen et l’ennemi“, rappelle la linguiste Dominique Lagorgette dans l’ouvrage collectif Les Insultes en français : de la recherche fondamentale à ses applications (édition Université de Savoie). Chez les Romains, les paroles maudites comme furcifer (criminel promis au supplice) ou nebulo (vaurien) deviennent des délits punis par la loi qui peuvent être assortis d’amendes pour les citoyens et de châtiments corporels pour les esclaves.
Moyen Âge : comment les troubadours utilisaient-ils l’injure?
À l’époque, on ne badine pas avec la religion! Dans une société où l’identité chrétienne fonde la légitimité sociale, l’injure religieuse stigmatise celui qui menace l’ordre collectif. L’historienne Nicole Gonthier, souligne dans Sanglant Coupaul ! Orde Ribaude! Les injures au Moyen Âge (édition Presses universitaires de Rennes) que “plus qu’aucun autre langage, celui de l’injure révèle en effet les normes qui dessinent la frontière entre le bien et le mal, le licite et l’interdit“.
Dans les tensons, des joutes verbales, les troubadourss’affrontent à coups de “lâche”, de “traître” et de “vilain”, trois mots visant les piliers de la légitimité médiévale : vaillance, fidélité, naissance/statut. Cette société très codifiée s’autorise une soupape : le carnaval. Durant cette folle parenthèse, les hiérarchies s’inversent. Le peuple peut traiter le seigneur de “porc” ou de “bouffon” sans risquer le gibet. La transgression, ritualisée et éphémère, sert à renforcer l’ordre établi le reste de l’année.
Deux injures autrefois scandaleuses mais devenues banales
Lancée pour blesser, une injure peut au fil du temps perdre son tranchant. En voici la preuve pour les mots connard et flic. Formé à partir des mots “con” (devenu synonyme de bêtise) et du suffixe – ard, qui accentue le mépris, très courant dans le langage familier en France, il est utilisé pour exprimer la colère, mais aussi parfois pour plaisanter entre amis. Quand au mot flic, à l’origine, ce terme était une insulte visant les policiers, probablement dérivée de l’allemand argotique flick “garçon” ou fliege, pour “mouche”. Aujourd’hui, il est fréquemment utilisé, souvent de façon neutre.
Le doigt d’honneur, le geste d’insulte suprême, pas de mot, mais tout en geste
Il est considéré comme une insulte en raison de son origine historique et de sa symbolique universelle. Comme déjà évoqué, ce geste remonte à l’Antiquité, où il était déjà utilisé pour représenter un acte obscène. C’est-à-dire le phallus, symbole d’agression sexuelle ou de défi. En montrant le majeur tendu, on fait un geste de provocation qui exprime le mépris, le rejet ou l’hostilité envers une personne. Sa connotation vulgaire et son caractère offensant se sont perpétués à travers les siècles, devenant un signe de défiance reconnu dans de nombreuses cultures. Et, notez que ce geste est bien présent dans plusieurs cultures dans le monde. Il est aussi connoté de cette manière. Insultant, vulgaire, défiant.
Désormais, l’intellectualisation des insultes
En 2026, les insultes sont moins crues, mais toutes aussi symboliques, leur sémantiques demeurant la même (axées sur le genre, la morphologie, la race / nationalité, l’orrientation sexuelle, les goûts / préférences et les allégeances politiques, notamment). On intellectualise les insultes afin qu’elles soient perçues comme moins agressantes ou offensantes, passant d’un vocabulaire au registre brutal, fécal ou vulgaire vers un registre clinique, conceptuel ou même politique. Le fond grossier demeure, mais l’injure sert davantage à qualifier l’adversaire en s’appuyant sur des diagnostiques psychologiques, entre autres. L’on ne qualifie plus une personne de débile, d’imbécile ou de fou : on le dépeint maintenant comme une personne démente, souffrant de dissonance cognitive, ayant une personnalité perverse narcissique ou sociopathe ou on le dénonce comme une personne psychotique ou toxique.
La condescendance est aussi de mise par l’utilisation d’expressions passives-agressives comme : “Sauf erreur de votre part…”, “Au vu de vos compétences limitées sur le sujet …” ou “Votre manque de rigueur analytique…”.
Les insultes peuvent aussi être créatives, devenir des envolées lyriques : “Je n’ai pas envie de t’insulter, car j’ai peur de salir l’insulte”, “Au niveau bagage intellectuel, tu voyages léger” ou “Tu es bête comme une valise sans poignée”.
Pensez aux rigoureuses et parfois hilarantes joutes verbales dans des séances à l’Assemble nationale ou lors d’élections provinciales ou municipales : moult exemples referont surface à vos oreilles, qui en friseront peut-être!
La langue, l’un des plus petits muscles, cet indomptable bombe à retardement
L’humain se dit pourvu de capacité de communiquer, de dialoguer et de partager émotions, commentaires, idées, pensées et suggestions. Malheureusement, il utilise très mal sa langue, qui devient une arme virulent où les consommes et les voyelles forment en bouche un ballet auditif disgracieux et carrément éhonté. On est presque quotidiennement les spectateurs d’échanges verbaux ahurissants, méchants, et torrides entre les représentants des pays qui se livrent chaleureuse bataille buccale pour traduire leurs pensées souvent grossières pour justifier leurs interventions, lois ou règlements. Quand cela se terminera-t-il? Chimère. Jamais!
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