De la grange au théâtre

Le Théâtre de la Chèvrerie (Par Paul Grant)

Hommage aux créateurs de Saint-Fortunat

Par Daniel Blaser

Le paysage plat et étendu de la mer de Champlain se transforme doucement à partir de Saint-Norbert-d’Arthabaska, et annonce la beauté à couper le souffle de ce qui suit, les montagnes des Appalaches. La route 263, toute en descentes, montées et virages, nous amène d’un émerveillement à l’autre, à travers les champs, rivières, sapins, érablières et leurs cabanes à sucre, maisons solitaires, et enfin le village à découvrir.

À deux jets de pierres de Saint-Norbert, du côté gauche de la route, un panneau blanc qui se découpe sur la toiture rouge d’une grange nous accueille avec son irrésistible « Bienvenue au Théâtre de la Chèvrerie ». Nous sommes à 800 mètres de Saint-Fortunat. Ce panneau à l’entrée, toujours là, nous connecte avec la mémoire très riche et toujours présente du village.

Mme Marie-Thérèse Quinton (Gracieuseté)

Un de ses trésors, le Théâtre d’été de la Chèvrerie, fut l’un des principaux moteurs de la grande visibilité et d’un large rayonnement de Saint-Fortunat. Il marqua grandement le paysage du village et offrit aux jeunes leurs premiers emplois.

Nous sommes à la fin des années 1970. Deux résidents de Saint-Fortunat, Mme Marie-Thérèse et M. Roland Quinton, ont investi, de 1977 à 1980, temps, argent et efforts incalculables pour transformer une grange rurale en théâtre digne de ce nom. Préoccupés par le respect du patrimoine local, ils ont agencé les aménagements nécessaires de façon à conserver le cachet original de la bâtisse.

C’est avec de vifs souvenirs qu’ils me racontent la dureté des travaux et la sueur qu’il a fallu pour nettoyer et organiser les lieux. Leur plus grande crainte était de ne pas terminer les travaux à temps. Il ne restait qu’une semaine avant la première et ni les bancs ni les décors n’étaient installés. La mairesse de l’époque, Mme Suzanne Caron Larochelle, informa M. le curé de la situation ; il comprit que cela exigerait un miracle pour que la salle soit prête à temps. À la messe du dimanche, le curé demanda à ses fidèles si quelqu’un pouvait faire du bénévolat au théâtre afin que tout soit prêt pour le jeudi suivant. À la grande surprise de Marie–Thérèse et Roland, le lundi matin, presque tous les citoyens du village se sont présentés pour donner un coup de main, et ainsi être victorieux sur le temps. À partir de cet effort solidaire, le Théâtre de la Chèvrerie est devenu, au cœur des villageois, « NOTRE THÉÂTRE ».

La première année, en 1980, fut déjà un grand succès. Plus de 8500 spectateurs sont venus pour se réjouir, se détendre et apprécier une pièce à sketches sur le thème des voyages, Partir comme un poulet.

Durant ses années d’activités, le Théâtre a changé à quelques reprises de propriétaires. À partir de 1977 jusqu’en 1988, la Chèvrerie était entre les mains de ses fondateurs, Marie-Thérèse et Roland Quinton. De 1988 à 2002, trois autres propriétaires ont suivi pour que finalement, en 2002, Marie-Thérèse devienne l’unique propriétaire de la Chèvrerie. Vu sa popularité, le Théâtre s’agrandit pour atteindre une capacité de 450 places.

Marie-Thérèse a dirigé et écrit 16 pièces de théâtre. Plusieurs résonnent encore aujourd’hui sur les scènes des théâtres au Québec. Dans les années 1970, Marie-Thérèse créa l’un des événements les plus importants de la saison théâtrale. Elle conçut en 1974 L’attente, une représentation au pénitencier de Cowansville portant sur la vie des détenus et interprétée par les détenus eux-mêmes. La pièce, accueillie avec enthousiasme, a été reprise à l’UQAM en 1975, à Granby et même au TNM à Montréal en 1977. Par sa nature inhabituelle et novatrice, ce fut un événement unique dans l’histoire du théâtre, des pénitenciers et des détenus acteurs.

Durant 25 ans, les amoureux du théâtre ont pu émerveiller leurs yeux et leurs oreilles grâce aux pièces inoubliables jouées par d’excellent(e)s actrices et acteurs, comme Guy Mignault, Marcel Lebœuf, Patrice Lécuyer, Rita Lafontaine France Castel, Martin Drainville, Pierre Lebeau et plusieurs autres.

À compter de 2005, le Théâtre a abrité pendant deux ans le cirque Adodado de Disraeli. En 2010, il a changé de vocation et est devenu le Musée de la Matchitecture, un spectacle sons et lumières, pour accueillir la merveilleuse architecture en micromadriers créée par Roland Quinton.

C’est en 2015 que le Théâtre de la Chèvrerie et le Musée de la Matchitecture ont fermé définitivement leurs portes. Ces deux institutions culturelles ont accueilli, en l’espace de 25 ans, plus de 350 000 fervents de la beauté des mots, des gestes et des voix.

Merci à Mme Marie-Thérèse et à M. Roland Quinton d’avoir offert à tant de gens un plateau richissime d’émotions à découvrir, et depuis inscrites dans la mémoire de Saint-Fortunat (cette chronique est inspirée par les récits de Mme Marie-Thérèse Quinton).

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