4 + 4 = 4,42

4 + 4 = 4,42

Par Zarzoune Poiteau*

La maison de mes parents était ordinaire, c’est-à-dire ressemblant à un bungalow modeste, dont le terrain était bordé d’une magnifique haie de cèdres. Elle sentait toujours bon, la maison de mes parents, car ma mère avait des talents incontestables de « cordon bleu ».Mes parents étaient ordinaires, n’étant ni riches ni pauvres.

Avec tant d’éléments considérés comme ordinaires, le vécu scolaire de l’aînée, en l’occurrence moi, aurait dû être sans tracas, parfois avec des remous, mais dans l’ensemble comme un fleuve ordinaire.Hélas, mon parcours scolaire fut comme une horloge indiquant 7h mais sonnant minuit.

La violence que je subissais à l’école m’a convaincue très jeune, que je devais avoir « quelque chose qui clochait » ou que j’étais anormale pour mériter les actes dont me gratifiaient les « amis de ma classe ». Dès la maternelle, soit vers 5 ans, mon cerveau a programmé des équations erronées, comme si pour moi 4 + 4 = 4,42.

Mon nom de famille faisait la joie de mes antagonistes qui gloussaient de bonheur lorsqu’inventé un nouveau sobriquet, scandé joyeusement et avec crachats sur ma personne. Mis au courant ou parfois témoins des sévices psychologiques infligés par les zélateurs fidèles partisans du clan du « haïr mon moi-même », mes parents ont tenté à multiples reprises de régler cette situation avec les adultes reconnus comme étant les parents de mes tortionnaires.

Certains enseignants et directeurs des deux écoles primaires de mon village ont tenté d’adoucir la situation en parlant aux parents concernés, ce qui avait des effets momentanés. Une enseignante en particulier était convaincue que j’étais inapte à me faire des amis et m’a remis un livre à cet effet, dont le titre était sans équivoque; « Comment se faire des amis ». À ce moment, je fus convaincue que j’étais née avec des compétences sociales absentes, inadéquates ou carrément destinées à pourrir la vie de mes parents et de celle de mon frère.

« Prenez un cercle, caressez-le et il deviendra vicieux », d’Eugène Ionesco. À l’âge de 10 ans, ayant déjà cumulé 5 ans en matière de gestion d’intimidation et de taxage, l’anxiété sociale s’est installée de façon pernicieuse et permanente. La nitescence s’est obscurcie un peu, juste assez pour me revêtir d’une « peau de chagrin » qui a alors sclérosé mes pensées génératrices d’espoir.La douleur du rejet par les pairs de mon âge et ceux d’un an ou deux plus âgés vécue pendant 7 années consécutives a longtemps été insoutenable, une grisaille me noyant de l’intérieur. J’aurais pu volontairement trépasser, vers le dernier caveau de mon infinie solitude, mais mes parents ont représenté ce vent d’optimisme suffisamment fort pour gonfler les voiles d’une embarcation vacillante.

Quelques lunes plus tard, il m’arrive de penser aux enfants d’aujourd’hui qui connaissent malheureusement le même sort scolaire que moi : le mépris et le rejet des pairs. Je ressens de la peine pour eux, car je me demande si, tout comme mes parents à l’époque, leurs parents doivent se battre contre un système scolaire qui devrait aider autant l’enfant agresseur que l’enfant agressé. Dans mon cœur, je murmure alors à ces parents combattifs d’accompagner leur enfant dans ce douloureux parcours, de l’outiller afin qu’il puisse, comme moi, développer une grande résilience. Alors, il sera un oiseau de Jupiter, capable de s’élever au-dessus des nuages et de fixer le soleil.* Un nom d’emprunt a été attribué afin de préserver l’anonymat de l’auteure.

 

 

 

À propos La rédaction

Vérifiez également

Lambton, le 17 octobre : Du cinéma…bien entendu!

Derrière le spectacle Du cinéma… bien entendu! se trouve une cause qui nous tient à …

Laisser un commentaire