L’Humeur buissonnière

L’heureux temps passé à Marius-Ouellet et à l’Escale en éducation aux adultes fut comblé de belles années de transmission et d’enseignement. J’étais fière de moi. Fière de témoigner d’une langue et d’une culture acquises au fil des années et des générations et qui, pour moi, se révélaient une passionnante trame d’existence. J’enseignais le français à de jeunes femmes et de jeunes hommes qui, parfois, n’en captaient pas toute la substantifique moelle, mais assurément recevaient la part d’amour et tout le bonheur que cette langue contenait pour moi. Ce n’est quand même pas rien. Et si le lien entre leurs horizons et le chemin emprunté pour les atteindre leur paraissait tortueux, voire emberlificoté (le français, je le concède, est un apprentissage difficile), on arrivait, toutes et tous, au bout de nos peines : eux avec un bout de connaissance qui allait ouvrir une petite porte sur l’un de ces horizons, et moi avec mon secret bonheur d’une perpétuation.

Eukuan Nin Matshi-Manitu Innushkueu – Je suis une maudite sauvagesse, de An Antane Kapesh, édité et préfacé par Naomi Fontaine, traduction française de Josée Mailhot, chez Mémoire d’encrier, 2019. Photo par Dyane Raymond

L’autre jour, en lisant Les rêves du ookpik d’Étienne Beaulieu, je suis tombée sur cette évidente question : « Comment se fait-il que l’école québécoise ne nous apprenne pas au moins une langue autochtone ? ». J’en serais restée là, ajoutant cette réflexion sur le dessus de ma pile si, quelques jours plus tard, je n’avais pas, avidement dois-je reconnaître, entamé la lecture de Eukuen Nin Matshi-Manitu Innushkueu — Je suis une maudite sauvagesse, de An Antane Kapesh. C’est là que j’ai compris la vraie portée de la question d’Étienne Beaulieu. Car ce livre devrait bel et bien se situer au sommet des livres d’apprentissage de l’histoire contemporaine du Québec. Toute adolescente, tout adolescent, toute femme et tout homme qui ne l’a pas encore lu devrait, doit le faire. Pas pour être dans l’air du temps ou dans le politically correct ambiant, juste pour SAVOIR. Ce monde-là, ces gens, sont nos pères et nos mères. On a beau descendre de Jacques Cartier et de Jeanne Mance, nous avons la chance, le privilège inouï d’être aussi issus des maudits sauvages, des nègres blancs d’Amérique. Des peuples certainement pas sans tare et sans défaut, mais héritiers néanmoins d’une unique et incomparable noblesse. Ne pas chercher à les connaître, et à, un peu, comprendre tous les torts que la « civilisation » a apportés aux Premières Nations, c’est refuser en même temps d’envisager un avenir meilleur. Car, on le sait, tout est lié, « tôuttt est dans tôuttt ». Et Mme Kapesh est vraiment une grande dame, une pionnière qui ouvre simplement la porte d’une culture fondatrice avec vérité et honnêteté, des valeurs aussi rares et précieuses que l’air pur et l’eau claire de nos jours.

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